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23 août 2013 5 23 /08 /août /2013 12:04

C’était en 1964. Le président Kennedy, idole de toute une génération, avait été assassiné à la fin de l’année précédente. La guerre froide battait son plein. C’était la France du Général, les DS et les 2CV. Mais pour moi, 1964, fut surtout un moment clé dans ma vie. J’allais sur mes 15 ans et je m’apprêtais à franchir une étape importante : passer du collège au lycée. Rejoindre les grandes. Un passage marqué socialement pas toute une série de rituels. A commencer par une petite révolution que j’attendais avec impatiemment. Rejoindre les grandes, cela voulait dire abandonner les jeux des petites filles, devenir une femme. Et cela commençait par les vêtements. Je n’oublierai jamais ce jour de printemps où ma mère m’emmena chez sa corsetière. J’avais eu l’occasion de l’observer à de nombreuses reprises en train de s’habiller, et les sous-vêtements qu’elle enfilait chaque matin me fascinaient. Comme toutes les filles de mon âge, je rêvais de pouvoir les essayer à mon tour : éprouver la sensation de dérouler sur mes jambes encore fluettes les bas extrêmement fins, qu’elle choisissait avec une couture à l’arrière pour les sorties ou le dimanche pour aller à l’Eglise, voir quel effet feraient sur moi les gaines et les combinés qui semblaient si sévères mais dont elles ne pouvait se passer... Aujourd’hui, le jour tant attendu arrivait enfin. On me demandait de jeter aux orties mes chaussettes de gamines, où les bas tricotés qu’il fallait mettre sitôt les premiers frimas venus, ces bas qui grattaient et boudinaient sur les chevilles. De passer des jupes écossaises qui m’avaient accompagnées jusque là à des jupes et des robes mieux coupées, un peu plus longues aussi (les pantalons n’étaient alors pas une option envisageable pour une jeune fille). Premières chaussures à petits talons (quelques centimètres à peine – j’aurais tellement aimé qu’ils soient plus hauts et plus fins !). Premiers bas nylons aussi – même si ils ne me semblaient pas aussi doux et transparents que ceux de ma mère… Qui dit bas dit jarretelles, et c’est pour cela, qu’aujourd’hui, ma mère et moi entrions chez la corsetière, qui nous accueillit avec empressement. Ma mère la connaissait bien. Et puis je n’étais pas la première de ses filles à franchir le pas, il y avait eu ma sœur aînée, l’année précédente.

J’imaginais un peu naïvement avoir mon mot à dire. En fait, tant ma mère que la dame de la boutique avaient des idées bien arrêtées. Pas question d’acheter le petit porte-jarretelles bordé de dentelle que j’avais repéré dans la vitrine. Je dus essayer plusieurs modèles de gaines (pas des pantys, mais des gaines ouvertes en bas, comme la plupart des femmes et des jeunes filles en portaient alors), toutes relativement souples, coupées dans un tissu élastique assez épais, mais de longueur et de tenue variables. Ma mère opta pour un modèle de la marque Playtex tout simple avec un petit plastron satiné sur le devant, qui s’enfilait comme un fourreau ; je me sentais bien dedans et j’étais très troublée de me voir en gaine, comme ma mère, les bas bravement arrimés aux quatre jarretelles ; la corsetière avait fixé celles de derrière, et j’avais, maladroitement accroché tant bien que mal celles de devant, en copiant le geste délicat consistant à placer en s’aidant de l’index le petit bouton caoutchouté entre la cuisse et le bas.

Je dus faire quelques pas, me baisser, me relever. On vérifia que tout tenait bien en place. C’est alors que je demandai à me mère si je pouvais avoir un soutien-gorge assorti. Je vis qu’elle esquissait un sourire… « Mademoiselle fait sa coquette.. ! ». Elle accepta de bonne grâce, et la corsetière me tendit un soutien-gorge de la même marque. L’essai s’avérant concluant, ma mère décida d’acheter deux exemplaires de chaque pièce : dorénavant, ils feraient partie de mon quotidien, il convenait de disposer d’une parure de rechange. Vinrent s’ajouter quelques culottes relativement amples, à même de se combiner avec la gaine, plusieurs paires de bas (pas aussi fins qu’espérés, mais il ne fallait pas sauter les étapes, prétendit ma mère). Je sentais que ce jour tant attendu touchait à sa fin, et je restais un peu sur ma faim : j’avais imaginé que l’on me ferait essayer des dessous plus proches de ceux de ma mère…

En fait, je ne perdais rien pour attendre : après avoir emballé les sous-vêtements choisis, la corsetière échangea quelques mots avec ma mère. « Il te faut aussi une gaine plus ferme pour les jours de fête et les grandes occasions ». Plusieurs modèles relativement imposants furent étalés sur le comptoir. J’avoue que je ne savais trop que penser, balancée entre le désir de les essayer et la crainte de franchir une frontière. Je tentai timidement de botter en touche, prétendant qu’il fallait peut-être m’habituer tout d’abord à mes gaines plus simples. Peine perdue.

Les modèles que je dus essayer, coupés dans un tissu peu extensible, étaient relativement rigides. Ils se refermaient sur le corps à l’aide de crochets internes et de fermetures-éclair ; quelques-uns étaient garnis de baleines. Faut-il l’avouer ? L’expérience ne fut pas très plaisante ! Je réalisai rapidement qu’acquérir une stature de femme comportait des aspects moins agréables que prévus. En dépit de mes protestations – timides, je n’aurais pas osé affronter ma mère directement ! -, on me fit comprendre que qu’il n’y avait pas à discuter, que je m’habituerais petit à petit à ces dessous plus structurés, que la plupart des filles de mon âge s’en satisfaisaient… Dont acte. Le choix se porta sur le modèle qui s’adaptait le mieux (ou le moins mal ?) à ma morphologie ; il montait relativement haut. Je ne le sentais pas trop debout, mais la position assise n’était pas très confortable. Mais mère me montra comment s’asseoir avec élégance, en inclinant les genoux joints sur le côté. Elle insista pour que je redresse mon buste et me tienne droite. « Si tu n’y mets pas un peu du tien, cela n’ira pas, la gaine te sciera au niveau des côtes ! » L’apprentissage du métier de femme entrait.

La corsetière insista pour que je garde ce dessous jusqu’à la maison. Il fallait commencer aussi tôt que possible à m’y habituer afin que, quand il s’agirait de le porter une journée entière, les choses se passent le mieux possible. Le trajet de retour me parut interminable. D’autant plus qu’en passant, il fallut encore s’arrêter dans un magasin de chaussures. J’eus l’occasion de mettre à profit les conseils reçus, devant m’asseoir pour les essayages. Heureusement, la vendeuse, une fille à peine plus âgée que moi, se chargea d’enfiler sur mes pieds les modèles choisis : je crois que j’aurais eu toute les peines à me pencher en avant, serrée comme je l’étais. Elle me lança à plusieurs reprises un sourire complice – un sourire de grande sœur. Comment pouvait-elle savoir que c’était le premier jour de ma vie de femme ?

Arrivée à la maison, je fus heureuse de pouvoir me changer. La petite gaine souple censée m’accompagner désormais épousait mes formes et m’allait comme un gant. Je ne la sentais presque pas. Seule la tension des jarretelles, quand je m’asseyais ou me penchais, me rappelait ce que je portais sous ma jupe. Je me sentais terriblement « dame », et j’aimais me sentir telle. Enfiler ma gaine et mes bas, le matin, devint rapidement un geste « banal ». La plupart de mes amies, au collège, avaient franchi le pas, et nous en parlions déjà comme de vieilles routinières, échangeant nos préférences et nos expériences. Quelques filles n’arrivaient pas à se faire à ce nouvel attirail et s’en plaignaient. D’autres forçaient mon admiration : elles portaient au quotidien des dessous qui ressemblaient à ma « gaine du dimanche », qu’elles disaient préférer aux dessous plus souples réputés inefficaces et de mauvaise qualité. Je soupçonnais qu’elles n’avaient pas vraiment le choix, toutes les mères n’étant pas aussi ouvertes que la mienne, mais je dois avouer que je les enviais un petit peu… Les dimanches m’ôtaient cependant toute idée d’insister dans ce sens : j’avais de la peine à supporter à longueur de journée mon « monstre », comme je l’appelais par dérision, même si, au fond, je l’aimais bien !

Je restai fidèle à mes chères Playtex durant quelques années. Puis, peu avant mes 18 ans, j’eus envie de franchir un cap. J’avais eu l’occasion de retourner plusieurs fois avec ma mère chez la corsetière : mon corps grandissait, et il fallait périodiquement adapter mes dessous.

Mais cette fois là, je m’y rendis seule ; j’avais mis quelques sous de côté, c’était le moment de les dépenser. Je fis l’emplette de deux gaines de haut maintien, de deux combinaisons de soie et de plusieurs paires de bas nylon ultra fins – enfin ! –

Alice-copie-1.jpg

La mode a beaucoup changé depuis. Les collants ont remplacés les bas. Je ne m’y suis jamais vraiment mise : n’aimant pas les jupes trop courtes, il n’y avait pas vraiment de raison de les adopter… Aujourd’hui peu de femmes de mon âge sont restées fidèles aux bas de leur jeunesse. Mais une nouvelle génération pointe le bout de son pied – et c’est un pied enveloppé de nylon ! Le glamour des années 50 et 60 fascine jeunes et moins jeunes… Qu’on le veuille ou non, un peu de « cinéma » pour booster le quotidien et corser (c’est le cas de le dire) un tant soit peu la relation amoureuse, n’est pas le plus mauvais plan qui soit !

Affaire de confiance en soi et d’affirmation de sa personnalité – j’allais dire de sa féminité.

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Published by Léo le Chat - dans La gaine
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commentaires

Domamido 08/09/2013 14:19

Je reconnais bien là votre "patte" délicate, cher Léo ! J'ai posté un petit billet sur mon blog qui, je n'en doute pas, attisera votre convoitise. A moins que vous ne soyez déjà "au parfum".
Félinement vôtre.
Domamido.

Gentleman W 24/08/2013 00:02

Jamais je ne me lasse , sauf du temps sans vous lire, mais pas de vos mots, vos souvenirs, votre passion du détail et des sentiments si beaux.

J'adore et je partage la définition de la Féminité !

Cher chat, vous me manquez, mais vous retrouvez est un grand plaisir.

Nylonement

Léo le Chat 26/08/2013 22:58



Cher Gentleman,


Vos mots me vont droit au coeur! C''est un honneur pour moi de vous compter au nombre des hôtes de ce blog (voilà que je me mets à faire du La Fontaine!)...


J'admire votre engagement pour la Cause et espère que l'ordre de la jarretelle est enfin "sous jupe"!


Amicalement vôtre


Léo



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